Les vigueries carolingiennes de Saintonge

Les vigueries (vicariae) carolingiennes étaient des circonscriptions de (basse) justice [Voir Ferdinand Lot, « La vicaria et le vicarius », Nouvelle Revue historique du droit, t. XXXVII, 1893, p. 281-301], subdivisions du pagus (Sanctonicus, Engolismensis, Alienensis, etc.). Mentionnées à partir de 850 environ dans notre région, elles ne subsisteront comme telles que pendant deux siècles au plus, cédant devant la féodalité naissante – après 1050 ou même 1030, il y a toute chance que le mot désigne une vicaria castri, dont le titulaire, le vig(u)ier, était subordonné au seigneur local ; le terme recouvre alors, outre le district du château (distinct de la circonscription des IXe et Xe siècles), des droits de contrainte judiciaire souvent plus étendus que précédemment puisqu’ils pouvaient comprendre la poursuite des crimes de sang.

Il est parfois difficile de distinguer entre les deux. D’abord parce que la fonction judiciaire des premières n’apparaît pas dans les cartulaires, notre unique source : elles n’y sont en effet citées que pour situer les biens donnés à telle église ou telle abbaye. Ensuite parce que certains de ces cartulaires, tel celui de Baigne, gros pourvoyeur de noms, ne remontent pas en deçà de 1030. Si aucun château n’a été édifié au chef-lieu de la vicaria, on peut toutefois estimer que celle-ci est bien carolingienne ; dans le cas contraire, le doute est de mise.

C’est ainsi que dans La société laïque dans les pays de la Charente – Xe-XIIe siècles, (Picard, 1984, p. 84-90 notamment), André Debord écarte de sa liste des vigueries carolingiennes [Liste reprise telle quelle par Robert Favreau dans le tome 2 de l’Histoire de l’Aunis et de la Saintonge, Geste éditions, 2014, p. 46-47] celles d’Archiac, de Montendre et de Mirambeau, tout en y maintenant celle de Jonzac. Pour le reste, force est de constater qu’alors que le pagus d’Aunis est entièrement couvert par trois vigueries (Châtelaillon, Bessac et Saint-Jean d’Angély, voir les articles de Léon Faye et de Jacques Duguet), toute la partie occidentale du pagus sanctonicus (entre la mer, la basse Charente et la Seugne) semble en être dépourvue. Plusieurs raisons en ont été avancées : rareté de la documentation, aggravée par diverses destructions au fil des siècles, mais aussi séquelles des raids vikings, vacance du diocèse et du comté , influence des comtes voisins (voire ingérence), ou moindre organisation de zones marécageuses ou boisées… Debord suggère néanmoins qu’il a pu y avoir des vigueries de Cosnac et d’Arvert.

Quant à Saintes, une charte mentionne bien une viguerie de ce nom, qui aurait été attribuée en 961 à Hugues de Tézac par le duc d’Aquitaine Guillaume Tête d’Étoupe, mais dom Fonteneau qui la reproduit (Collection, t. X, p. 133-140) accumule ensuite les arguments de diplomatique démontrant qu’il s’agit d’un faux du xve siècle. Cependant, une charte de Saint-Hilaire de Poitiers révèle l’existence en 878, autour de Saintes, d’une zone à vocation défensive, sorte de banlieue d’un rayon de cinq lieues (env. 11 km) appelée quinte, dont étaient de même pourvues Poitiers, Angoulême, Limoges, autres cités épiscopales [Voir Marcel Garaud, « Les circonscriptions administratives du comté de Poitou », Le Moyen Age, vol. 59, 1953, p. 42-43 et note 121] et qui pourrait selon A. Debord expliquer l’absence de viguerie dans cette portion du pagus.

Cependant, la transcription des chartes originelles est parfois approximative et il n’est pas toujours aisé d’identifier leur chef-lieu, à supposer qu’il n’ait pas disparu ou changé de nom. C’est ainsi que nous serons amené à contester quatre des onze ou douze localisations [L’hésitation porte sur la viguerie de Condéon. Cependant on trouve mentionnée ici ou là une viguerie de Cressé, mais sans autre référence qu’aux Gesta sanctorum patrum Fontanellensis cænobii, qui est tout sauf probante.] proposées par André Debord, en nous appuyant sur les traités et dictionnaires de toponymie ou, plus prudemment, sur des éléments de phonétique historique et de paléographie, malencontreusement ignorés.

Quant à l’étendue de ces vigueries, elle ne peut être évaluée que très imparfaitement, à partir du nom des quelques alleux ou villæ qui peuvent être identifiés à un hameau actuel, mais parfois suffisamment pour susciter des questions, soit sur la concordance entre la frontière du pagus et celle du diocèse telle que connue grâce à la levée de subsides de 1326 et à la pancarte de Rochechouart de 1402, soit sur l’intrication de circonscriptions extrêmement rapprochées – on constate en effet, contrastant avec le grand vide de la Saintonge occidentale, deux concentrations aggravées par les déplacements auxquels nous procédons ici : entre Bresdon et Herpes au nord, autour de Guimps au sud.

JULIACO, VICARIA JULIACENSIS : citée en 974-975 dans le cartulaire de Saint-Jean-d’Angély, c’est la plus au nord, sachant que le pagus alienensis s’arrêtait à la Boutonne. L’identification à Juillers (qui a donné naissance à deux paroisses, Saint-Pierre et Saint-Martin) n’est pas douteuse [Mais dom Fonteneau et La Fontenelle de Vaudoré situaient Juliacum à Saint-Julien de l’Escap !] compte tenu de la situation des villæ citées : « alaudum nostrum indominicatum qui est situs in pago Santonico, in viccaria Juliacense, in villa quae vocatur Varesia, cum capella et vineis et terris et pratis et sylvis, aquarum decursibus, et molendinis […] ; vel in alio loco, in ipso pago, in villa Asnerias […] et in tertio loco, in villa quae vocatur Benaja ; et in quarta villa quae vulgo appellatur Sudranna… » (charte XCV) ; « in pago Sanctonico, in vicaria Juliaco, in villa que vocatur Poliaco, unum massum et vineas et terram arabilem}.. » (charte CCL). On reconnaît en effet parmi ces cinq noms trois communes actuelles : Varaize, Asnières et, limitrophe de Saint-Pierre de Juillers, Paillé (voir J. Duguet, Noms de lieux des Charentes, Éd. Bonneton, 1995, p. 180). Dans sa table onomastique, Georges Musset, l’éditeur du cartulaire, a proposé de confondre Sudranna, et la villa Suran ou Suram des chartes XCVI et XCVIII de 1077 et 1089 avec le village et seigneurie de Suyrand, « aujourd’hui Chez-Surand ou Chez-Surend, paroisse de Saint-Hilaire de Villefranche », que mentionne le cartulaire à la date de 1549 [Toutefois, Sudranna rappelle fortement le nom de deux Saudrenne : l’affluent de l’Antenne qui naît à 4 km au sud de Saint-Pierre de Juillers, et l’affluent de la Boutonne qui, entre Paillé et Aulnay, fait la limite avec le Poitou – sans compter un Sauderne sur le territoire même de Saint-Pierre].

L’identification par le même Musset de Benaia à (chez) Besnay en Saint-Loup est nettement moins convaincante : cette commune se trouve de l’autre côté de la Boutonne et donc, en principe, dans le pagus alienensis. Bignay serait mieux situé, et de fait, c’est la thèse de Lesson dans son Histoire, archéologie et légendes des marches de la Saintonge, 1845, p. 271, comme de l’abbé Lacurie dans son inventaire des pouillés du diocèse de Saintes, p. 19-20.

La viguerie de Juliacum s’étendait donc le long de la Boutonne, sur une largeur inconnue, depuis la frontière avec le pagus pictavensis jusqu’à Asnières au moins et à Saint-Hilaire ou Bignay au plus. On peut même imaginer qu’elle joignait la quinte de Saintes.

On notera accessoirement que Loiré et Néré – ainsi, sans doute, que Villemorin et peut-être, si l’éditeur du cartulaire de Saint-Cyprien de Poitiers a raison d’y placer ad Fontanas, Fontaine-Chalendray – dépendaient de la viguerie d’Aulnay alors qu’ils seront compris dans le diocèse de Saintes tel qu’on peut le circonscrire d’après l’Inventaire des pouillés par Lacurie (p. 18 et 39-40). Est-ce à dire qu’Aunay était compris in pago Sanctonico comme il est dit dans le cartulaire de Saint-Jean d’Angély à propos de Néré (en 970), ou bien que le copiste a fait erreur, la viguerie étant située plus exactement par le cartulaire de Saint-Cyprien (Archives historiques du Poitou, t. III, 1874, p. 284) in pago Pictavo et, plus précisément, in pago Briocense (de Brioux) dans des chartes datées de 948 et 963 ? Cette dernière hypothèse paraît la plus probable [C’est l’avis de La Fontenelle de Vaudoré, qui énumère les lieux-dits compris dans cette viguerie : Mémoires de la Société des antiquaires de l’Ouest, 1838, p. 393. On remarquera toutefois que Néré « le haut » (Neriacus Superior) est situé par le cartulaire de Saint-Jean d’Angély « inter pago Pictavo atque Santonico » (charte 169 de 963, p. 200) et il faut donc envisager une modification, dans cette zone, de la frontière entre pagus et diocèse.

VICARIA BRASDUNENSE, BRASDONINSE, BRAISDONENSE, Bresdon. Citée en 852 le cartulaire de Vierzon, p.14 en même temps que la viguerie suivante (voir celle-ci), elle l’est aussi dans le cartulaire de Saint-Pierre d’Angoulême, p. 72 et 73) pour le don, à des dates inconnues, de l’église « quae est fundata in honore sancti Marcialis, in pago Sanctonicae, in vicaria Brasdoninse, in loco quae est appellatur Godorete villa », ainsi que de l’alleu « qui est in pago sanctonico, in vicaria Braisdonense, in villa quae vocatur Mortirs ».

Le chanoine Nègre, par exemple, identifie Godorete villa à Gourville mais, même si l’on peut hésiter à reconnaître dans la terminaison –ete un diminutif curieusement placé, on suivra plutôt l’abbé Nanglard qui optait pour Gourvillette, en raison de sa proximité avec Bresdon, mais surtout à cause du patronage de saint Martial alors que l’église de Gourville est dédiée à Notre-Dame. De plus, Gourville était comprise dans la vicaria angoumoisine d’Ambérac (« in pago Equanisinensium in vicaria Abariacense in villa que dicitur Gundorevilla », charte CCXXII de Saint-Cybard).

De façon peu convaincante, le même abbé Nanglard identifie Mortirs à Marétay, « proche de Matha », tout en signalant que le manuscrit porte en note « prope Las Toches de Mortirs », ce qui lui semble renvoyer aux Touches-de-Périgny. Cependant, il existe dans Sonneville, à la limite d’Anville, deux lieux-dits très voisins, Mortier et La Touche, qui pourraient avoir notre préférence malgré le singulier (et la possibilité d’un rattachement au pagus Engolismensis de Neuvicq et donc de Sonneville).

S’agissant du cartulaire de Vierzon, sur lequel nous allons revenir, la donation porte au minimum sur deux villæ : Braduni, qui est encore Bresdon, et Bucsicum – Boissec, dans Sonnac, à la limite d’Haimps ?

VICARIA CIRPENSIS. Cette viguerie est mentionnée en association avec la précédente dans le cartulaire de Vierzon, p. 14. En 852, Centulfus céda à l’abbaye de Dèvre « in estispendia fratrum ibidem consistentium res meas sitas in pago Sanctonico in duabus vicariis brasdunense & cirpense quam tum cumque in predicto pago & in his vicariis visus sum habere vel possidere totum et ad integrum ad prefatam casam dei dono, trado atque transfundo, hoc est quicquid in ipsa villa braduni visus sum habere / in villa bucsicum quicquid visus sum habere con omne integritate / mauriacum villa con omne integritate / batlincum con omni sua integritate /capellam in civitate agenno in honore sancte Marie & sancti simphoriani constructam, et terram quam ibidem visus sum habere con omni integritate simili etiam modo ut getum con sua integritate ».

Le cartulaire contient aussi, p. 6, un faux : un diplôme attribué au roi Louis le Pieux († en 840) et à la reine Judith [de Bavière, † en 843], tendant à confirmer le don de « Mauriacii villam cum omnibus appendiciis suis et Bazlincum villam cum omni sua integritate. Itemque ecclesiam in honore sancti dei genetricis et sancti Simphorianis dicatam que infra muros urbis Aggenensis sita est ». [Voir Georges Tessier « Les chartes du monastère de Dèvre et la valeur historique du cartulaire de Vierzon », Bibliothèque de l’École des chartes, 1931, p. 23-42 ]. Mais la forgerie n’entraîne pas l’inexistence des deux villæ, au contraire !

Réglons d’abord le cas d’Agennum, que certains identifient à Agen et d’autres à Haimps. Ainsi Marcel Clouet (« En suivant deux voies préromaines de la Saintonge », Bulletin de la société des archives historiques de Saintonge et d’Aunis, SAHSA, 1928-29, p. 185) écrit : « Il s’agit d’Haimps, comme le fit remarquer autrefois le docteur Guillaud. De plus, d’après M. Musset, dans le cartulaire de Saint-Jean-d’Angély, Haimps est représenté par Aent et Aehent. Dans l’endroit on prononce encore A-in-s. On ne saurait donc traduire par la ville d’Agen, comme le fit M. Soyer. » Il aurait aussi pu faire valoir que saint Symphorien est bien le patron de l’église d’Haimps. Toutefois, la balance penche nettement en la faveur d’Agen, en raison d’un argument dirimant : urbs et civitas étaient des termes réservés aux cités épiscopales [M. Clouet était un piètre toponymiste : voir Léo Fayolle, « Poitou et Charentes », Revue des études anciennes, 1935, p. 62. Mais, comme on va le constater avec Cirpinse, il a pu avoir une intuition intéressante, malheureusement très mal argumentée… ]. Au surplus, il est improbable qu’Haimps ait jamais été doté de remparts.

Du coup, il n’y a pas lieu de rechercher en Saintonge Getum, que Marcel Clouet avait identifié au Gicq, s’attirant un démenti de Léo Fayolle (ibidem).

Cirpinse a été identifié à Cherves (de Cognac, auj. Cherves-Richemont) par Auguste Longnon ({Atlas historique de la France}, 1885, t. II, p. 174), par Jacques Soyer (« Un faux diplôme mérovingien concernant l’abbaye de Dèvre », Mémoires de la société historique du Cher, 1898, p. 66) et par André Debord (op. cit., p. 85), et cela a été généralement repris. Or Cirpinse n’a pu donner Charvis (Dauzat, sans date), puis Charves ([1115) et enfin Cherves, car seule une initiale en « ca- » peut aboutir à « cha- » ou « che- » tandis que le groupe « rp » aurait dû en principe se maintenir. Il est d’ailleurs généralement reconnu que ce toponyme provient, comme le Cherves de la Vienne (Kanabensis, vers 936, puis Charva), du nom latin du chanvre (cannaba) ou plutôt de la chènevière ({cannaberia, cannabina}). Le mot régional pour le chanvre est d’ailleurs cherve ou charve et peut-être même notre Cherves en est-il directement issu, selon ce que le chanoine Nègre appelle une « formation dialectale ».

Seul Marcel Clouet (article cité) a proposé de situer ce chef-lieu de viguerie à Herpes (dans Courbillac), où a été trouvé un important cimetière mérovingien,… mais il ne fournit que des arguments contraires : « Toutefois, sur le cartulaire de l’abbaye de Saintes (charte CCIV, p. 128-129) on a “ecclesiam sancti Marie de Arpes” (1167). D’ailleurs dans le pays on prononce encore Arpe ; on dit encore assez fréquemment aller “en Arpe” pour aller à Herpes ». Cependant, comme l’a suggéré un lecteur anonyme de J. Soyer, l’objection peut être levée et même transformée en argument favorable si on considère que la charte de 852 a été mal transcrite dans le cartulaire du XIIe siècle : dans ce qui se lit indubitablement cirpinse (tout en minuscules), 

on peut supposer que le clerc a tiré « ci » d’un « ɑ » à la boucle mal fermée – autrement dit, du « a » de l’écriture semi-onciale, caractérisée notamment par une tendance à ouvrir la panse du « ɑ », qui ressemble alors à une suite « ci » (voir F. Steffens, Paléographie latine, 1910 ). 

Comment se partagent les villæ citées entre Bresdon et Herpes ? De l’ordre Bresdon, Boissec, Mauriac, Ballans, qui rapproche de Herpes, on pourrait déduire que Ballans, au moins, dépendait de cette dernière viguerie – et Boissec de celle de Bresdon. Reste Mauriacum, que Marcel Clouet a identifié à Macqueville, probablement en raison de sa situation géographique jointe à la postposition de villa comme dans Godorete villa, Gourville(tte). Mais Macqueville était selon E. Nègre Manconosvilla en 1110, Ma(n)covilla peu après. En outre, on ne connaît pas d’exemple de toponyme conjuguant pléonastiquement le suffixe –acum et le composant –villa. Cependant, le seul Mauriac des deux Charentes répertorié dans la base Fantoir se trouve au bord du Né, dans la commune de Salles d’Angles, ce qui est un peu loin, et de surcroît de l’autre côté de la Charente. On renoncera donc à situer cette villa.

MUCRO, Migron. Cette viguerie est mentionnée à la date de 1003 dans le cartulaire de Moissac, p. 61 lorsque l’abbé conclut sous l’égide du comte d’Angoulême une transaction avec la famille d’un Gammo, usurpateur de l’alleu de Coulonges (« alodem qui vocatur Colonicas sive Bragus sive Crudilicas, in pago Sanctonico, in vicaria Mucronensi »). Les historiens de Moissac n’ont situé Mucro que très récemment, comme en témoigne le titre de l’article de Régis de la Haye, « 999 ans pour retrouver une possession de l’abbaye de Moissac », Bulletin de la société archéologique et historique du Tarn-et-Garonne n° 127, 2002, p. 37-43 [Mais le docteur Guillaud, alias Jean le Saintongeais, avait mentionné cet acte dès 1904]. Si l’on suit l’auteur, cet alleu aurait couvert une bonne part de l’actuelle commune de Saint-Sulpice de Cognac, puisqu’il se serait étendu de l’Antenne (Antona) aux limites de Montigny (auj. dans Burie) et de la rivière de Migron aux Chaudrolles. Le Rodinel est peut-être, plutôt que la rivière de Migron, la vaine des Tabois, appelée plus tard à servir de frontière entre la Saintonge et l’Angoumois, mais surtout on voit mal comment Crudilicas ou Curdelias aurait pu donner {Chaudrolles}, qui dérive plutôt de calderolas, diminutif de caldera au sens de « cavité ». Quant à Bragus, dont on ne trouve aucun dérivé acceptable dans les environs, il est sans doute en rapport avec la racine bracu, « vase », « marais » (FEW).

Peut-être est-ce cette viguerie qui, comme on le supposait de celle, imaginaire, de Cherves, a été absorbée par la châtellenie de Cognac. Toujours est-il que celle-ci, relevant d’Angoulême, comprenait au moins en partie Migron, alors en Saintonge et aujourd’hui en Charente-Maritime.

VICARIA NOVIACENSE Le cartulaire de Saint-Cybard fait état du don, sous le roi Louis IV (936-954) et en présence du vicomte de Marcillac Odolric († 944), d’un alleu « in villa Cerlis, in pago Engolisme, in vicaria Noviacense » (Léopold Delisle, Notice sur les manuscrits originaux d’Adémar de Chabannes}, Paris, 1896, p. 75) [Aussi ici, p. 315]. Vers la même date (« peu après 942 »), le prêtre Adémar aurait cédé une « villa Arvidis in vicaria Novicinse » (éd. Lefrancq du cartulaire, p. 86), en même temps que d’autres biens, tous situés dans la région de Champmillon, Hiersac, Saint-Cybardeaux. André Debord (op. cit., p. 86 et 293) identifie ce Noviacum ou Novus vicus [E. Nègre I, p. 382 cite des Neuvic/Neuvy qui ont connu les deux formes, de sorte qu’on ne peut guère tirer argument de cette dimorphie.] à Neuvicq-le-Château, soit une commune qui s’intercale exactement entre Bresdon et Herpes, sur la même voie Jarnac-Melle par Aunay (M. Clouet, [art.. cité, p. 97-98), ce tout en confessant que le lieu « a fait partie du diocèse de Saintes (…) jusqu’à nos jours ». Mais était-ce le cas au Xe siècle ? L’exemple de Néré et Loiré autoriserait peut-être à supposer que non, mais cela impliquerait que Sonneville aussi relevât du pagus engolismensis. Il faudrait alors que la limite ait été modifiée avant 1066 puisqu’à cette date, c’est l’évêque de Saintes Boson qui a donné à l’abbaye de Saint-Amant de Boixe les églises de Barbezières et de Sonneville. La localisation du siège de cette viguerie à Neuvicq apparaît dès lors fort douteuse.

VICARIA CAPSORCINSIS, Chassors : la viguerie est citée dans une charte de Saint-Cybard, reproduite par Adémar de Chabannes (Léopold Delisleibidem)à propos du don d’un manse dans la « villa Valle sive Floriaco » en 862-875. On peut situer cette villa à cheval sur les actuelles communes de Fleurac et de Vaux-Rouillac. La première n’est d’ailleurs qu’un démembrement de la seconde et les deux localités, distantes de 2 ou 3 km, sont sur la rive droite de la Guir(l)ande, dont le nom signale la frontière de la civitas santone. Cette fois donc, la limite du pagus est aussi celle du diocèse.

Voilà pour la zone de Saintonge orientale comprise entre la Boutonne et la Charente. Les autres vigueries sont regroupées en Haute Saintonge, ce qui laisse un hiatus assez important. Elles apparaissent toutes, sauf Criteuil, dans le cartulaire de Baigne (aussi accessible sur le site guyenne.fr), mais, comme on l’a dit, l’abbé Cholet, l’éditeur, n’a pas distingué les vigueries carolingiennes et les vigueries castrales. On évoquera d’abord, rapidement, ces dernières.

VICARIA ARCHIACENSIS, Archiac. Elle n’est citée que vers 1075-1082 à l’occasion de la donation (non localisable) d’une certaine Austrude (charte CCLXXXVII). À la même époque, un acte (LV) a pour témoin un Ramnulfe « vicar[ius] Archiacensis ». Toutes les autres fois, la référence est au castrum, au castellum ou à l’honor d’Archiac, dont les seigneurs sont mentionnés à plusieurs reprises. On peut dès lors supposer que le viguier était leur représentant, et que la vicaria était celle du château [[Rainguet, dans ses Études historiques, littéraires et scientifiques sur l’arrondissement de Jonzac, 1864, p. IX, et l’abbé Cirot de la Ville dans son Histoire et description de l’église de Saint-Seurin, 1867, p. 71, prétendent qu’Archiac a été le « siège d’une viguerie dès 836 », en renvoyant sans précisions à dom Fonteneau. Peut-être s’agit-il d’une mauvaise lecture d’une charte de 986 ou 987 (Collection, t. VI, p. 359) mentionnant le don à l’abbaye Saint-Cyprien de Poitiers de terres situées au Pin et à Arciacus (Arçay) ou, plus simplement, d’un contresens sur un passage de Lesson, Histoire… des marches de la Saintonge, p. 282, qui s’y réfère en même temps qu’au cartulaire de Baigne.

VICARIA MONTE ANDRONIS, Montendre. Les donations concernent « Avertolio in Vicaria Monteandronis, habitaculum rustici, et unam eminatam [mesure de surface, égale à une demi-séterée en principe.] de terra plana} », un alleu « quod est in villa que vocatur Alchai in parrochia sancti Simphoriani in vicaria Montisandroni » et un autre « quod est prope ecclesiam sancti Martini cognominatam ad Pinum, in vicaria Monte Andronis ». Mais elles sont effectuées dans la deuxième moitié du xie siècle, de sorte que cette viguerie a sans doute le même statut que celle d’Archiac. De fait, le cartulaire mentionne le castrum ainsi qu’un Guillaume ou W. de Monteandronis.

On ne peut que suivre l’abbé Cholet lorsqu’il situe le premier alleu au Chay, à la limite orientale de Chatenet, et le second au Pin, aujourd’hui commune – les églises sont encore sous les patronages indiqués dans le cartulaire. Mais l’abbé a négligé Vertolio, qui ne désigne sans doute pas le donjon (vertolium, verteuil) de Montendre, mais renvoie plutôt au « terrier de Vertille », dans Expiremont – c’est dans la base Fantoir le seul toponyme de Charente-Maritime qui, de tous ceux qui comportent la suite VERT, se rapproche de Vertolium, dont il existe d’ailleurs, s’agissant de Verteuil (Charente), une variante Verteilhum [Rapport de l’AVAP sur Verteuil, p. 43].

 

Les deux vigueries suivantes paraissent liées tant leurs chefs-lieux et les biens qui y sont rattachés s’entremêlent, ce qui serait exclu s’il s’agissait de circonscriptions bien distinctes.

MIREMBEL, Mirambeau. Albelina de Cosnaco a fait don d’un alleu « quod est in vicaria de Mirembel, et est in loco qui vocatur a Berseloc quantum ibi videbatur habere prata sive terram, et in alio loco Auitrazes in parrochia sancti Cirici dedit similiter vineas » (charte CCCCXV). Berseloc devenu Berceleu se trouve dans la commune limitrophe d’Allas-Bocage et Avitrazes (avec préposition « a » agglutinée) est Vitrezay, dans Saint-Ciers-sur-Gironde – paroisse dont on sait par ailleurs (charte CCCCXXIV) qu’elle est comprise dans la viguerie de Blaye, l’une des deux seules connues en Guyenne.

COSNAC, Conac : « alodium quod est in villa que vocatur Genueirac prope ecclesiam in vicaria de Cosnac prope castrum Monteandronis ». Ici aussi, nous suivrons Longnon qui situe la villa dans la commune de Coux, à Genvérac, bizarrement rebaptisé Jean-Vérat sur les cartes récentes. La proximité de Montendre (Monte Andronis) ne fait pas de doute. En revanche, on peut s’étonner de la distance entre Conac et Genvérac, d’autant qu’on passe là par-dessus Mirambeau. Cela est plus compréhensible si l’on admet comme A. Debord (op. cit., p. 545-546) que les seigneurs des deux châteaux étaient de la même famille.

VICARIA JOGUNZAZENSE, JOEZACINSE (Jonzac) La situation n’est pas identique. La viguerie est certes mentionnée dans le cartulaire de Baigne entre 1075 et 1083 à propos de la cession de l’alleu de Flamarenx et d’une part de la villa Lobodingis (charte CCCXXXI), mais elle l’est aussi au siècle précédent (entre 952 et 964), dans le cartulaire d’Angoulême : « Et in ipso pago [sanctonico], in alia vicaria Joezacinse, in villa quae dicitur Capdon, cum mancipiis et omnia ad se pertinentia. In ipsa vicaria, in villa quae vocatur Taularicia, quantumcumque in ipsa villa visus sum abere… ». Le cartulaire de Saint-Cybard fait aussi état du don d’une église, « ecclesiam Sancti Petri in pago Sanctonico in vicaria Jogunziacense in villa Noclaco » par (ou en présence de ?) « Ildegarius vicecomes et uxor sua Terberga ». Cet Ildegaire était vicomte de Limoges, cité entre 914 et 937 (voir J. Depoin, Chronique de Guitres, p. 146, note 145).

Noclaco est Neuillac, dont l’église est en effet dédiée à saint Pierre. La villa de Capdon a été située par l’abbé Cholet à Chadenac, mais on préférera la localiser à Chadon dans Germignac. En revanche, on ne dispose d’aucune localisation crédible pour les villæ Taularicia et Lobodingis non plus que pour Flamarenx [{Taularicia} a été située par le docteur Guillaud  (alias Jean le Saintongeais) à Tugéras, ce qui est d’autant plus improbable que Tusgiras figure comme tel dans le cartulaire, ou, à peine plus vraisemblablement, à Tauriac, dans Saint-Germain de Lusignan, entre Jonzac et Neuillac.

Parmi la douzaine de vigueries retenues par A. Debord, il faut en écarter une, non qu’il s’agisse d’une vicaria castri, mais parce qu’elle ne se situait pas en Saintonge, comme Auguste Longnon l’avait soupçonné dans son commentaire du cartulaire, de 1869.

ROCIMAGO (« villa que dicitur Bosseria in vicaria Rocimago »). Comme l’abbé Cholet et malgré la présence dans le cartulaire d’une forme Roac, André Debord a situé ce siège de viguerie à Saint-Laurent du Roc, paroisse absorbée ensuite par Montlieu. Rejetant cette identification, Longnon a justement fait remarquer que magos (champ, marché), dans les toponymes composés où il apparaît, « laisse toujours quelque trace ». Plus précisément, il se réduit presque systématiquement à la voyelle nasale [ɔ̃], plus rarement [ɑ̃] et encore plus rarement [ɛ̃] : ainsi Turnomagus -> Tournon et Tournan, Argentomagus -> Argenton et Argentan [Voir par exemple A. Longnon, Les noms de lieu de la France, Champion, 1923, p. 43-46 et Jacques Lacroix, Les noms d’origine gauloise, La Gaule des activités économiques, Éd. Errance, 2005, p. 246-249]. Sur la base de cette seule indication, on a donc entrepris de recenser dans la base Fantoir tous les toponymes des deux Charentes commençant par Ro-, Reu – ou, sur le modèle cocina -> cuisine, Rui, et se terminant par –on ou –an, quitte à les disqualifier l’un après l’autre… avant de s’aviser que, sous ses airs gaulois, la forme Rocimago est tout simplement aberrante !

En effet, ainsi que l’a expliqué plus tard Longnon lui-même (Les noms de lieu…, p. 43), si les composés en –magus ont abouti le plus souvent, en français, à des noms en –on, c’est que leurs deux éléments s’articulent toujours autour d’un [o] accentué – de liaison, selon E. Nègre, Toponymie générale, I, p.167 –, qui s’est ensuite nasalisé sous l’influence du [m]. {Rocimago} résulte donc, selon toute apparence, d’une transcription fautive et il ne faut pas être grand paléographe pour suspecter dans le « m » le « ni » d’un Rociniago – soit la viguerie angoumoisine de Ronsenac. Les formes attestées de ce toponyme, dérivant selon Dauzat de Rosciniacum, sont Roscenaco en 1090, Roncenaco en 1143 (Pouillé), Ruciniaco et Ronciniaco en 1155 (Acta Pontificum Romanorum inedita, p. 168-169), Rocenaco au XIIIe siècle (Livre des fiefs de Guillaume de Blaye). Siège d’un prieuré, on y découvrit un cimetière mérovingien comme à Herpes.

Quant à la substitution de la sonore [g] à l’explosive sourde dans le suffixe –acum, on en trouve d’assez nombreux exemples dans la Toponymie générale d’E. Nègre (Florenciago, Fossiago, Genzago, Gignago… pour prendre une page au hasard). Cf. aussi la dérivation Blanzac/ Blanzaguet, Julliac/ Julliaguet.

« Villa que dicitur Bosseria in vicaria Rocimago » : les Boissière sont trop nombreuses en Charente (plus de 30) pour confirmer ou infirmer l’identification de Rocimago à Ronsenac. Si, à l’inverse, on prend celle-ci pour acquise, on peut penser que la villa se trouvait soit dans l’actuelle commune de Torsac, soit dans celle de Dirac.

VICARIA CRISTOLIENSE. Le cartulaire de Saint-Cybard mentionne peu après 942 un don de Guillaume Taillefer : « et cedo in ipso pago in vicaria Christolinse in villa que vocatur Romanorevilla cum ipsa ecclesia totum et ab integrum » ; dans le cartulaire d’Angoulême, p. 6, on trouve trace en 978 du don d’un alleu « quae est in pago sanctonicae, in vicaria Cristiollensa, in loco quae vocatur Allianovilla, hoc est de vinea, cum casuale et curtiferum et torculario et brausia junctum unum et dimidium », et dans celui de Savigny, les chartes 633 et 634 signalent avant 1028 le don d’une église : « ecclesiam Sancti Pauli, sitam in pago Sanctonensi, in vicaria Cristiolensi, in villa quae vulgo dicitur Botavilla}». On suivra ici les éditeurs de ces trois cartulaires : Romanorevilla est devenue Renorville avec son église « placée près d’un petit ruisseau qui tombe dans le Né, sur les limites de Salles-d’Angles et de Saint-Fort », comme l’explique Marvaud (Études historiques sur la ville de Cognac, I, p. 75) ; on reconnaît évidemment Bouteville dans Botavilla ; enfin, Allianovilla est devenue Al(le)ville [J. Duguet, Noms de lieux, p. 121.] dans Verrières, au bord du Né. Celui-ci sert ainsi de frontière avec les vigueries de Jonzac et de Petriacum [Voir le croquis d’André Debord, dans « Le mouvement de paix et la naissance des châtellenies », in Château et territoires : limites et mouvances, Presses universitaires de Franche-Comté, 1995, p. 22].

VICARIA CAT(H)MERIACENSIS, CATHMERIO (Chepniers). Longnon doutait déjà que ce toponyme fût le nom primitif de Baigne (Beania, dérivant de Béthanie, village de Marthe et Lazare, sous l’enseigne duquel continuent de se placer plusieurs communautés religieuses). De fait, il y a lieu de distinguer deux Saint-Étienne, l’abbaye (monasteri[um] sancti Stephani Beanie ou de Beania) et la paroisse (parrochia Sancti Stephani de Cathmerio, citée une unique fois, dans la charte XCIII). Nulle part dans le cartulaire il n’est question d’une paroisse de Baigne (qui serait d’ailleurs Saint-Nicolas, voir p. XI de l’édition Cholet), et l’on voit mal coexister deux appellations pour le monastère. Or, parmi les églises placées sous le patronage du protomartyr saint Étienne figure celle de Chepniers. Comme Longnon a fini par le reconnaître en 1885 dans son Atlas historique, p. 173, sans être d’ailleurs suivi par Dauzat ni par Nègre [Le premier renvoie à caput nigrum, « tête noire », ou à canna, « roseau », le second à « chênaie »…], Chepniers aurait donc la même étymologie que Champniers, en Charente : le toponyme dériverait de Cathumer ou du gaulois Catumaros (Dauzat) [Cathmer est vraisemblablement un nom germanique plutôt que celte, même si les deux racines cad, cath (« guerre », « combat ») et mer, mar (« fameux ») se retrouvent dans les deux familles linguistiques. On le rencontre chez Tacite sous la forme Catumer, chef des Chatti, Cattes ou Hatti qui donnèrent leur nom à la Hesse. Un autre Franc ( ?) a donné son nom, très similaire, à Lamérac : Lathomer, mais cette fois la dérivation ne pose pas de difficulté : Lathomariacum a donné Lamairac, Lamérac (Nègre, op. cit., II, p. 752 ; A. Dauzat, La toponymie française, p. 307) par simple effacement d’une syllabe inaccentuée]. C’est aussi la thèse de Gustav Groeber (cité par P. Marchot, 1895, note 1 p. 63, et Staaff, 1896 p. 62), ainsi que de numismates qui ont cru reconnaître Chepniers dans une forme voisine de Cat(h)meriumCatomario vico, qui figure sur un triens d’or mérovingien : Arthur Engel et Raymond Serrure, dans leur Traité de numismatique du Moyen Âge, I, 1891, p. 127 (avec un point d’interrogation cependant) et Georges Depeyrot dans Le numéraire mérovingien : les ateliers centraux, 1998, p. 112. De fait, on a retrouvé à Chepniers les traces d’un établissement mérovingien, avec son cimetière (voir Louis Maurin, Carte archéologique de la Gaule, Charente-Maritime, 1999, p. 137).

La charte LXXIV du cartulaire de Baigne indique que Ramnulfus a donné au « monasterio sancti Stephani, quod est super fluvium Cavallonis, et est constructum in pago Sanctonico in vicaria Catmeriacense », son alleu situé « in pago Sanctonico in vicaria Catmeriacensi in villa que vocatur Auchai » ; la XCIII qu’Arnulfus a fait don de vignes « in parrochia Sancti Stephani de Cathmerio » ; la CXVI que Constantin a donné un alleu « in villa que dicitur Biarco, in Vicaria Cathmeriacinse ».  (CXVI) ; la LXXVI que Robbertus Galcherius a donné un alleu « in villa que vocatur Chechavilla in parrochia sancti Johannis Cantiliacensis », puis que sa veuve Esingardis a fait de même de biens « in ipsa vicaria in villa que vocatur Valeiras […]. Itemque in eadem vicaria in villa que vocatur Lanciaco […]. Et iterum in ipsa vicaria in villa que dicitur Serentias ». Robert avait déjà donné (charte CXXX) un alleu situé près de la même église Saint-Jean(-Baptiste) de Chantillac, dans le lieu appelé « ad capellam sancti Sulpicii ».

On trouve Cheville (Chichevilla) dans la commune de Chantillac, à la limite du Pin, et Biard (Biarco) dans Pouillac ; Vallière, haute et basse, (Valeiras) se situeraient, non dans Lamérac comme l’a écrit l’abbé Cholet, mais dans Montchaude [Les deux communes, qui ont aujourd’hui fusionné pour former Montmérac, étaient séparées par la voie venant de Pons et Guimps : « suivant ledit chemin Pontois entre la châtellenie de Saint-Maigrin et celle de Barbezieux et les paroisses de Lamérac et de Monchaude » (Aveu et dénombrement du marquisat de Barbezieux, 1771 ], à la limite de Lamérac et de Reignac, ce qui créerait un chevauchement, sinon avec la viguerie de Condéon, du moins avec celle de Petriacum. Pour ce qui est du Chai et en négligeant (peut-être à tort) les innombrables Chail, on a le choix entre trois possibilités : Chaix ou Le Chai dans Baigne même, Le Chay dans Montlieu et Le Chaix dans Chatenet – ce dernier cité plus tard comme relevant de la viguerie de Montendre. En revanche, on n’a trouvé aucune trace de Lanciaco et de Serentias. Compte tenu de l’incertitude quant à la position de Valeiras, cette viguerie aurait la forme d’une bande englobant l’abbaye et allant du nord au sud, sinon de la lisière de Montchaude, tout au moins de Baigne à Pouillac et Chepniers, son chef-lieu excentré comme plusieurs autres.

Reste un groupement de trois vigueries dont l’enchevêtrement pose plusieurs problèmes, sans solutions claires.

 

VICARIA PETRIACENSIS, PEDRIACENSIS. Une première question, ardue, se pose à son propos : où situer son chef-lieu ? « On l’a en général identifi[é] avec Pérignac-de-Pons, écrit André Debord. Cette identification ne nous paraît pas acceptable, parce que Pérignac est complètement excentré par rapport aux localités identifiables de cette viguerie. Nous pensons qu’il serait plus convenable de la situer au village du Peyrat, qui n’est aujourd’hui qu’un mince hameau de la commune de Brie-sous-Archiac, mais se trouve au centre des localités concernées et, de surcroît, sur le bord de la voie romaine de Saintes à Périgueux [ou à Cahors, {via} Pons et Guimps]. » Le présupposé étant que Petriacum ne peut aboutir à Pérignac, issu de Patriniacum, mais devrait normalement devenir, sous réserve de variantes orthographiques, Pérac qui a pu, compte tenu de la prononciation locale, subir l’attraction du toponyme Pérat, désignant un gué empierré. C’est du reste l’avis aussi de Longnon, dans son Atlas historique, ainsi que de Jules Chavanon, l’éditeur d’Adémar de Chabannes, mais tous deux optent pour le Peyrat proche de Lamérac. Et il existe bien d’autres Pérat encore, entre celui de Salignac au nord et celui de Chevanceaux au sud, celui de Tanzac à l’ouest et celui de Lamérac à l’est – pour s’en tenir à cette zone assez circonscrite. La situation des biens compris dans la viguerie peut-elle aider à choisir entre eux ? Par chance, les mentions sont assez nombreuses, dispersées entre trois cartulaires. Encore faut-il procéder prudemment car les identifications proposées ici et là pourraient faire conclure à une extension extravagante, de la banlieue de Saintes à celle de Barbezieux.

La viguerie apparaît dans le cartulaire de Baigne, à propos de la cession (avant 1075, estime l’abbé Cholet) d’un alleu « quod est in vicaria Petriacinse in villa que vocatur Fradorvilla, hoc est vineas, silvas, et in alio loco in ipsa vicaria in villa que vocatur a la Grava vineas (et) terras, et in alio loco Albocal dimidium junctum vinee », mais dans les deux autres cartulaires, à des dates bien antérieures. En premier lieu dans celui de Saint-Cybard, « peu après 942 » : « et cedimus ego [Guillaume Taillefer] et Gauzbertus diaconus in pago Sanctonico in vicaria Pedriacense in villa que dicitur Linarias ecclesia que est fundata in honore sancte Eugenie quantum cumque ad ipsam ecclesia[m] pertinet et cedo ego in ipso loco curtem meam indominicatam que vocatur Fradorevilla cum omnibus vernaculis omnia et ex omnibus quantumcumque ad ipsa[m] curtem pertinet vel aspicere videtur et cedo in alio loco in ipsa vicaria villa que vocatur Dairaco, quantum ad ipsam villam aspicit vel aspicere videtur cum omnibus vernaculis et cedo in ipsa vicaria villam que vocatur Alviniaco omnia et ex omnibus quantumcumque ad ipsam villam pertinet cum omnibus mancipiis et mea cernitur esse possessio ». Dans d’autres chartes de la même abbaye telles que résumées d’après les marginalia d’Adémar de Chabannes, figurent une « villa Trilliaco, pago Sanctonico, vicaria Petracense » (909), une église Saint-Cirice « in vicaria Petriacense, in villa Capdono » (sous le règne du roi Lothaire, entre 954 et 986), « alodum in villa Monte Cautio, in vicaria Petriacense, in pago Sanctonico, […], et unum mansum in villa Dariaco in ipsa vicaria », « (et in villa Monte Profecto vineas, terram, pratum, super fluvium Sclipeo), in villa Bassiaco, in vicaria Petriacense, alodum » (vers 973-974). [Voir aussi Neues Archiv der Gesellschaft für ältere deutsche Geschichtskunde, t. 7, p. 632-637].

Selon le cartulaire d’Angoulême, enfin  : vers 952-964, Guillaume Taillefer céda « in pago sanctonico, in vicaria Pedrezacinse, in villa quae vocatur Tavaniaco, capella mea quae est fundata in honore sancti Bibiani, cum mansibus et mancipiis, omnia et ex omnibus quantumcumque in ipsa villa visus sum abere vel possidere. Et in alia villa, in ipsa vicaria, Romegole villam, cum omnia ad se pertinentium. Et in alia villa, in ipsa vicaria, villa cujus vocabulum est Baredo [Barcedo ailleurs], cum terris et vineis ».

Parmi la douzaine de noms présents dans ces cartulaires, aucune trace n’a été trouvée d’Albocal (avec préposition et article agglutinés), de Dairaco (qui ne peut être Dirac, trop éloigné), ni de Trillaco. Pour ce qui est de Monte Profecto, dont il n’est d’ailleurs pas précisé qu’il se situait dans la viguerie, on comprend seulement qu’il occupait une hauteur au-dessus de l’Écly (fluvium Sclipeo, le rivo Lesclip du cartulaire de Barbezieux, charte DVXXIII), affluent de la rive droite du Né). Tavanaco et Romegole ont été identifiés par l’abbé Nanglard à Thénac et à Romegoux, mais ces deux localités devaient logiquement être comprises dans la quinte de Saintes. Thénac est d’ailleurs un ancien Attienacum ou Tenacum, d’après Dauzat et Nègre – nous verrons ci-après la solution que propose Debord. Quant à Romegole, ce toponyme renvoyant à la présence de ronces figure encore à de très nombreux exemplaires dans les cadastres du Sud-Ouest – il s’en trouve trois en Charente – et rien n’oblige à le chercher entre Rochefort et Saintes. Le problème est similaire avec (La) Grave, microtoponyme trop commun pour qu’on puisse identifier ce lieu-dit avec certitude – à de très rares exceptions près comme dans Saint-Maurice de Tavernole, il ne s’agit d’ailleurs que de simples pièces de terre.

Ne peuvent être identifiés de façon à peu près sûre que Linarias, nom éclipsé par celui de la paroisse, Saint-Eugène, où se situe Fradorevilla, mentionnée deux fois et qui est devenue Frédouville ; Monte Cautio, Montchaude, et Capdono, qui a subi le même sort que Linarias : c’est aujourd’hui Saint-Ciers Champagne, du nom de l’église dédiée à sancto Cirice. Debord (op. cit., note 96, p. 36) identifie en outre Tavaniaco à Touvenac, dans cette même commune. On pourrait ajouter, non loin, Barret (Baredo qui a été lu Barecto ailleurs), et Auvignac (Alvignaco), siège futur d’une commanderie  aujourd’hui disparue qui se trouvait selon Robert Favreau à Loubignac, au sud du territoire actuel de Barbezieux-Saint-Hilaire, tout près de Montchaude , mais se confond selon d’autres avec Le Vignac, dans la même commune mais tout au nord, sur le bord du Né [Il existe un autre Auvignac dans Montils, proche de Pérignac, et un Vignac à Bran, …tout à côté d’un Pérat, mais dans une zone qui devait relever de Cathmeriacum/ Chepniers.]. Enfin, pour Bassiaco, on a un choix relativement restreint, mais que nous hésitons à trancher : Bessac dans Montendre ; son homonyme de Charente, commune proche de Brie-sous-Barbezieux ; Bessec dans Montlieu et, nettement plus proche des lieux cités ci-dessus, Bassac dans Réaux (non loin de La Grave de Saint-Maurice de Tavernole).

Compte tenu des éléments les plus sûrs, on peut hésiter entre Brie-sous-Archiac et Lamérac pour situer Petriacum, mais la thèse d’André Debord (op. cit., p.85, et carte p. 86) paraît plus convaincante que celle de Jules Chavanon, non en raison de la proximité d’Archiac, mais parce

Ainsi définie, cette viguerie a pu être supplantée par le castrum d’Archiac. Se pose cependant la question de sa proximité avec la suivante.

UNENS (Guimps) et/ou VUES (?). Le cartulaire de Baigne mentionne une seule fois cette viguerie (charte CCCXCVI, entre 1060 et 1075) en laissant en blanc le nom de la villa qui y a été donnée à l’abbaye, mais en la situant expressément dans le « pago Sanxctonico ». André Debord (op. cit., p. 85, note 164) l’identifie à la villa et vicaria Vues, in pago sanctonico, citée dans le cartulaire de Saint-Cybard [Édition de P. Lefrancq, 1930, p. 220] à l’occasion du don, en 942, d’une villa Castaniaco qui « doit être Chatignac [De fait, Châtignac était encore Chasta(g)nac dans le cartulaire de Barbezieux, chartes DLIII et DLIV] (canton de Brossac, 16) : la viguerie de Vues se situe donc dans le canton de Brossac ou de Chalais ».

Mais Longnon, dans son Atlas historique de la France, Hachette, 1885, p. 209, fournit une troisième transcription, WENS, qu’il identifie à Guimps, suivi en cela par Dauzat et par Nègre qui intercalent cette forme entre Agui(n)tum (avant 800, cartulaire de Saint-Jean d’Angély, d’après les Gesta sanctorum patrum Fontanellensis cænobii) et Guims (cartulaires de Barbezieux, 1143 et de Baigne, 1215 et 1219). Le « w » germanique, mal lu précédemment en raison d’une confusion de jambages, donne normalement « g(u) » en français (cf. wardan > garder). Il y a toutefois beaucoup de réserves à faire sur ce schéma. Tout d’abord, les Gesta sanctorum patrum Fontanellensis cænobii énumèrent une série de biens donnés par l’abbé Bénigne en 698 dans plusieurs pagi, dont ceux de Saintonge et d’Angoumois. Or Agintum [et non Aguintum, ce qui exclut probablement tout [w] étymologique.] figure dans le second, entre Andiagum, Vodertam (Angeac, Vouharte) et Ambariago, Riveram (Ambérac, Rivière), de sorte qu’il ne s’agit sans doute pas de Guimps. Comme ce toponyme (préceltique ou gaulois ?) se trouve selon Dauzat à l’origine aussi bien d’Agen, Ayen, Haims, Hanc, Haimps, Bourg-d’Hem, que d’Eymoutiers en Limousin et peut-être de Genté en Charente, il est sans doute difficile de localiser celui du pagus engolismensis, mais il n’y a aucune raison de penser que cette forme aurait précédé Wens. Le passage de [w] à [g] a dû se produire entre 942 et 1143 mais la coexistence des deux formes dans le cartulaire de Baigne suggère que la charte « Unens » remonte à une époque plus ancienne que les chartes « Guims », ce qui expliquerait les difficultés de transcription rencontrées par le copiste, à tout le moins pour les noms propres.

Quant à l’argument de la distance entre Guimps et Châtignac, il tombe si l’on observe attentivement la carte de Cassini : on y découvrira un Chatignac à la limite entre Guimps et Saint-Ciers-Champagne. Peut-être aussi ne faut-il pas assimiler Wens et Vues, encore que la confusion paraisse très plausible.

VICARIA CONDEONENSIS, Condéon : « villa que dicitur Rasquiaco », et « alia villa que dicitur Vilars in vicaria Condeoninse » (charte cccclix de Baigne, 1075). Comme le remarque Longnon, Villard (le petit et le grand) est le nom de deux hameaux dans la commune même de Condéon, et son identification de Rasquiaco à « Rignac » (Reignac aujourd’hui) peut également être acceptée si l’on suppose comme lui une erreur de transcription (« qu » mis à la place de « gn » et parfois retranscrit « ch ») – ce d’autant plus facilement qu’il y avait là un prieuré dont le cartulaire suggérait l’existence puisqu’il y était fait état en marge de « Josberti monachi de Raschiaco ». Mais Reignac apparaît dans une autre charte (CCLXV) sous la forme Rinac…

Compte tenu de la date tardive, et en l’absence de castrum, A. Debord admet qu’il peut y avoir ici survivance d’une viguerie, réduite à sa fonction de localisation. On notera que Condéon se trouvait sur la voie Saintes-Cahors par Pons et Guimps… et s’intercale entre Guimps et Châtignac.

 

Le Pérat, Guimps et Condéon se trouvent sur le trajet de la voie Saintes-Pons-Aubeterre-Cahors, de même d’ailleurs que Reignac selon Marcel Clouet (« Notes sur les voies romaines partant de Mediolanum Santonum », Revue générale du Centre-Ouest, n° 36, décembre 1934, p. 191) et Montchaude selon le commandant de La Bastide et Joseph Piveteau (« Voies antiques de la Charente », Mémoires de la société archéologique de la Charente, 1954, p. 54). Le cas n’est toutefois pas analogue à celui de Bresdon-Neuvicq-Herpes dans la mesure où, ici, les trois vigueries supposés s’entremêlent.

 

Je note sur cette carte, sans en proposer d’explication, la position souvent périphérique des chefs-lieux au sein des vigueries. Le même constat peut être fait d’ailleurs, sinon pour les vigueries du nord Saintonge, du moins pour celles d’Aunis si l’on en juge par la carte donnée par J. Huguet à la fin de son article.

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