« Mesnac tiendrait son nom de la villa romaine de Menius et Vignolles de l’existence d’une petite vigne. Les noms des hameaux montrent combien la terre était pauvre : au sud la Groie, au nord Pain Perdu, à l’est Les Fosses. » Reprises sur le site de la commune, deux au moins de ces affirmations sont sinon erronées, du moins douteuses ou peu pertinentes.
MESNAC : le « s » étymologique, présent dans la plus ancienne mention du nom (Mesnaco, Cartulaire de l’église d’Angoulême, mais sans date), exclut Minius (et non Menius) > Miniacum, proposé par J. Talbert (Études locales, janvier 1928, p. 39) et qui aurait abouti comme en Bretagne à Miniac ou Ménéac. Comme mesnil dérive de mansionile, Albert Dauzat (La toponymie française, Payot, 1946, p. 277) a suggéré que le nom de la commune proviendrait de Mansionacum, mais il est très improbable qu’il y ait eu une « mansio » (relais d’étape) sur un chemin qui n’eut jamais le statut d’une véritable voie romaine telle que la Via Agrippa proche. Au surplus, le village est un peu à l’écart de cette route Ébéon-Blaye décrite par l’abbé Lacurie. On fera donc plus de fond sur l’autre étymologie proposée « en option » par le même Dauzat, dans son Dictionnaire des noms de lieux de France (en collaboration avec Charles Rostaing, Larousse, 1963) : Mesnac viendrait de Masonacum, le domaine de Maso[nius?] – le [a] se changeant normalement en [e] devant « s » simple et la voyelle pré-accentuelle s’élidant.
Le chanoine Nègre (Toponymie générale de la France, Droz, 1991) avance quant à lui Messenacum, de Messenus, mais avec si peu de certitude qu’il y adjoint l’hypothèse de Dauzat. Selon lui, Messenus serait une altération ou une variante de Messenius, habitant de la Messénie de Grèce ou de Messine (ou surnom d’un légionnaire y ayant servi, ensuite établi en Gaule ?). Il reprend là l’étymologie d’un Messenac du Tarn (voir p. 4) : le i de Messeniacum y aurait été absorbé par le n mouillé, noté « nh ». Hypothèse probablement superflue, du reste, car H. d’Arbois de Jubainville (Recherches sur l’origine de la propriété foncière… Paris, 1890, p. 451-452) avait déjà mis au jour une formation « en gigogne » de gentilices, en –ius, -enus, -enius – dont Messenus issu de Messius, nom largement attesté. Mais dans tous les exemples qu’il donne, la voyelle pénultième ne disparaît pas, se réduisant au pire à un « e » dit muet, et de même que Bessenacum a donné Bessenay (ibid. p. 457), Messenacum aurait abouti à *Messenac.
On préférera donc comme plus plausible l’hypothèse suggérée par Dauzat, d’autant que c’est aussi à peu de chose près celle d’Alfred Holder (Alt-celtischer Sprachschatz, II, 1901; p. 488). Partant de formes anciennes, Mausonaco / Masenacum, de Masnago (province de Côme, Italie du nord), il imagine la même étymologie celte pour Mesnac, Masny (Nord) et Mesnay (Jura) : « Masonius ? » > Mauson-acus — avec une marge d’incertitude donc, surtout en ce qui concerne les voyelles. Voir aussi G. Flechia, Di alcune forme de’ nomi locali dell’Italia superiore, 1871, p. 44, ou ce blog. Masonacum ne serait alors qu’une approximation et le nom de personne dont ces quatre toponymes dériveraient est inconnu : Massonius, Masonius, voire Masinius, gentilice formé à partir de Masius (H. Marjan, Keltische Ortsnamen in der Rheinprovinz, 1880) ? Willy Kaspers (Etymologische Untersuchungen, 1918, p. 269) marque pour sa part une préférence pour Masinacum.
Même si Maso (la masse ou massue ?) a été sous la République romaine un cognomen de la gens Papiria et est attesté au-delà dans les inscriptions gallo-romaines de même que Masso (Corpus inscriptionum latinarum, XII, 4382 et 1299), le nom est donc généralement considéré, à la suite de Holder, comme d’origine celte (voir aussi Walter Otto, Nomina propria latina oriunda a participiis perfecti , 1898, p. 804 et 898-899) – et rapporté par certains à une racine mas (« brillant », « charmant ») !
Reste une autre hypothèse, que suggère la proximité à la fois géographique et étymologique de Mesnac et de Masseville.
MASSEVILLE se situe à l’extrémité occidentale d’une des deux concentrations de toponymes en –ville, datant de l’arrivée des Francs au VIe siècle.

De même que Gondeville était la villa de Gondo et Bouteville celle de Boto, ce serait la villa de Masso, le double « s » permettant le maintien du « a » alors que, devant « s » simple, celui-ci se change en « e ». Le nom est attesté dans le domaine germanique, mais avec des variantes, dont Maso. C’est notamment celui du légendaire fondateur de l’abbaye alsacienne de Masevaux (et petit-neveu de saint Léger). Voir aussi E. W. Förstemann, Altdeutsches Namenbuch, Bonn, 1900, p. 1107. L’hésitation entre les deux formes Maso et Masso s’expliquerait par leur statut de diminutifs (hypocoristiques) d’un nom « barbare », « exotique », nom composé dont on ne gardait que le premier élément, assorti d’une terminaison en « o » — en « a » pour les femmes. En l’occurrence, ce premier élément serait maht = force, pouvoir, selon Marie-Thérèse Morlet (Les noms de personne sur le territoire de l’ancienne Gaule, I, p. 164/166 et III, p. 407 compte tenu de l’erratum de III, p. 541).
Dans quelle mesure peut-on rapprocher l’étymologie de Mesnac de celle de Masseville, sachant que le suffixe acum est resté productif jusqu’au VIe siècle au moins (https://www.persee.fr/doc/acsfo_0000-0000_1981_act_2_1_875), de sorte que la fondation de Mesnac peut très bien dater de cette époque, tout comme celles de Jarnac, de Sonnac ou de Bardenac (selon E. Nègre, Toponymie générale de la France, II, p. 742) ? Pour autant, on ne devrait pas nécessairement postuler un fondateur unique : les noms francs associaient généralement deux éléments dont l’un était repris au sein d’une même famille, de père à fils ou petit-fils : « Le principe de la variation, combiné à celui de la transmission des éléments, introduisit cependant dans le système de dénomination une dimension familiale qui ne s’y trouvait peut-être pas à l’origine. Chez les Amales, l’élément Thiu/Theo passa de Thiudimer à son fils Théodoric et à ses petits-fils Thiudigoth et Thiudahad, tandis que la racine Amale se retrouva dans Amalafride, Amalaberge et Amalaswinthe […]. Chez les Mérovingiens des quatre premières générations, les éléments chlod, mer et wech qui composaient les noms de Chlodio et de Mérovée, ancêtres réels ou supposés de Clovis, se retrouvèrent dans Clovis, Ingomer, Clodomir, Clothaire, Clothide, tandis que le child de Childéric se retrouvait dans Lantechild et Childebert. Le principe héréditaire était alors si fortement établi qu’il occultait sans doute largement l’antique signification totémique du nom. » (Régine Le Jan, Famille et pouvoir dans le monde franc, Editions de la Sorbonne, 1995, p. 165-166, § 50). Les formes Maso et Masso pourraient être issues du premier élément commun à des noms tels que Mahtfried, Mahthard (Médard) ou Mahtrik (Médéric, Merry), noms portés par des personnages différents mais apparentés. Mesnac et Masseville entretiendraient alors le même rapport que Sonnac et Sonneville — si l’on suppose que les deux proviennent de Sunno, et non de Sonus pour l’un et Sunno pour l’autre. Cette hypothèse se heurte toutefois à la présence du « n » dans Masonacum, qui suppose de partir d’une forme Mason[–] ; or dans les toponymes en -nac d’origine germanique, comme Jarnac (< Agarno), le « n » est toujours compris dans le radical. Il est par conséquent plus que probable que la ressemblance entre Masonacum et Massovilla relève du pur hasard et que comme les Sunno de Sonnac et Sonneville, l’un soit gaulois (gallo-romain) et l’autre germanique.
Est-ce le souvenir du fondateur d’au moins Masseville qui se perpétuait au lieu-dit Tumba de Maso sur lequel un certain Itier Rainaud, probablement de la famille des seigneurs de Cognac, assit au XIIe siècle, en faveur du prieur de Saint-Léger, une rente annuelle de huit écus ? Itherius Raynaldus dat octo nummos annuatim percipiendos in tumba de Maso Geraldo priori et alios IV nummos in horto sito prope Cosniacum (Dom Estiennot, Antiquités de Saintes, fol. 188 et 413). On notera avec intérêt, mais sans que cela fasse preuve, que Marvaud et Martin-Civat, ayant mal recopié Dom Estiennot, rebaptisent Maso, l’un Masso, l’autre Mazo.
Persistons dans l’hypothétique, ébattons-nous dans le hasardeux et supposons que la toponymie (le cadastre) ait gardé trace de cette tombe. On éliminera Les Tombes (dans Mesnac) à cause du pluriel et Le Pas de la Tombe (dans Salles-d’Angles) qui, compte tenu de la topographie, est plutôt un Pas de la Combe. Ne reste à notre connaissance que La Tombe à l’entrée de Cherves, en montant du Pays Bas. C’est là que se trouve la Pierre des Morts sur laquelle on déposait les cercueils, véhiculés depuis Orlut ou Fontenille, afin que les porteurs prennent le relais jusqu’au cimetière (Gabriel Maître, Aguiaine, juillet 1988, p. 680).
Rêvons donc sans trop y croire à un Maso qui se serait taillé au sud du Pays Bas un (petit) domaine sur lequel il aurait continué de veiller, de sa sépulture en hauteur !
VIGNOLLE(S) : de vineola(s), petite(s) vigne(s). Voir plus loin.
LES FOSSES : « Une fosse (parfois fousse) est une mare ou un petit étang, à ne pas confondre avec fossé, rigole d’écoulement (lat. fossa, excavation). Ses usages pouvaient être divers : point d’eau, abreuvoir, petit étang, fosse à chanvre, ou rigole d’écoulement des eaux. » (Stéphane Gendron, Bulletin de la Société archéologique de Touraine, 2002, p. 51 et sv.) Sans exclure la présence de bassins de rouissage, je pencherais plutôt pour celle de carrières de gypse, comme à Champblanc. Un indice en ce sens est l’existence de deux parcelles dénommées « champ(s) des fosses », l’une touchant aux Fosses, mais l’autre proche de la Samsonnerie où l’exploitation du gypse a été attestée (voir ici).
PAIN PERDU : le toponyme est commun (on en recense une bonne vingtaine en Charente-Maritime, par exemple). À partir d’un épisode survenu au XVIIIe siècle, j’ai été tenté d’expliquer le nom par un premier incendie de fournée, mais cela suppose sans doute la présence d’habitations. Or, si le Pain-Perdu de Mesnac était habité dès 1650 au moins, ses 5 homonymes de Charente (Condéon, Saint-Preuil, Saint-Simeux, Saint-Yrieix et Segonzac) ne dénommaient que des parcelles sans aucune trace de bâtiment dans le cadastre napoléonien. De même Pains-Perdus à Palluaud et les Pain perdu de deux communes voisines (Bercloux et Brizambourg) dans la Charente-Maritime proche. Le plus raisonnable est donc d’accepter l’interprétation généralement donnée de terre ingrate.
Reste une centaine de noms de parcelles, quelques-unes bâties, dont ce croquis définit la position plus que les contours exacts. La source est d’abord le cadastre napoléonien (1822), hormis pour la partie nord-est (D) qui manque aux Archives départementales — et l’exemplaire de la mairie, tombé en pièces, n’est d’aucun secours. Ont aussi été exploités des documents plus anciens, comme l’inventaire des terres de Château-Chesnel (1780), le dénombrement de l’Isle (1649), etc. qui ont fourni des dénominations supplémentaires.

Certains noms restent énigmatiques : la Gomberge, l’Enrérie, le pré Gripillet, l’Enchoire, voire les Grenussons, et les explications que nous en proposerons sont plus ou moins hypothétiques. Dans d’autres cas, le nom actuel est une déformation, peut-être motivée, du nom originel : la Grange, la Terre aux Pies, l’Euliaud — probablement aussi le Pré rond.
NOMS DE FAMILLE
Les toponymes introduits par la préposition « Chez », particulièrement nombreux dans les Charentes, sont apparus après la guerre de Cent Ans pour désigner des fermes isolées, issues de défrichements ou agrandies par regroupement de terres (P. Thomas-Lacroix, Revue internationale d’onomastique, décembre 1954). Trois occurrences : Chez Samson, Chez Surat et Chez Tessier. Plus tard peut-être sont venus les noms en -erie ou -ie : la Samsonnerie, la Mirauderie, la Gibaudie (qui était dénommée Cheux Gibaud en 1535). Enfin, toute une série de noms, vraisemblablement d’exploitants, en apposition : le pré Bernard, le pré Gaillard, le pré Gibaud ; le bois Michaud, le bois Pommier ; les champs Besson ; le ris Martin. Certains de ces noms se retrouvent dans les communes voisines : Chez Samson est aussi le nom d’un hameau de Migron, Chez Pommier celui d’un hameau de Saint-Sulpice et on a une autre Miraudrie ainsi qu’un pré des Michaud dans le cadastre napoléonien du Seure. Autre exemple de cette dispersion : la Terre aux Pies, déformation de la Terre aux Picq (la préposition à est révélatrice), renvoie à la même famille que la Croix de(s) Picq dans Cherves. On ne peut toutefois exclure, dans cette vaste parcelle où j’ai connu un jardin/verger entouré de haies, la présence de pies qui aurait motivé cette altération.
Les dénominations des Hauteurs et de l’Enchoire semblent s’être substituées à celle, unique, des Ausseures, qui faisait référence aux seigneurs de ce qui est devenu Le Seure, attestés de 1330 jusqu’en 1450 environ.
SOLS
LES GROIES « sont des terres argilo-calcaires constituées par des terres rouges à cailloux blancs » (Raymond Doussinet, Les travaux et les jeux en vieille Saintonge, Ed. Rupella, 1967, p. 171). On a, au sud et à l’ouest de Vignolle, la Grande et la Petite Groie, mais aussi, simple variante, la Groge qui est devenue au fil du temps la Grange— se pose ici la même question que pour la Terre aux pies : est-ce le fait d’une simple méconnaissance ou a-t-on édifié là un bâtiment qui justifiait ce changement de nom ?
GRIPILLET : peut-être dérivé de grippail, « gros gravier, cailloux noyés dans un lit de sable et d’argile » (R. Doussinet, op. cit., p. 173).
VARENNE : terre alluviale, « délaissé de rivière » (R. Doussinet, ibidem).